Makale

MEVLÂNÂ ET SON MILIEU

MEVLÂNÂ ET SON MILIEU

Meliha Ülker ANBARCIOGLU

Les grands hommes sont toujours un peu l’oeuvre de leur époque et de leur milieu. Ainsi, est-il nécessaire de rappeler brièvement les événements politiques les plus marquants du XIII ème Siècle en rapport avec notre sujet, avant de revenir à la situation sociale et intellectuelle de l’époque. On peut penser que ces faits ont conditionné le milieu où vécut Mevlânâ et ses relations réciproques avec celui-ci.

Cette époque d’ébranlement voire de décadance pour l’Islam, est aussi un siècle assez critique pour les Seljdoukides. Cependant le règne de Alâeddin Keykoubad fait vivre à l’Empire Seljdoukide, affaibli par l’invasion Mongole, ses jours les plus brillants. Car Alâeddin Keykoubad avait su donner au peuple une tranquillité, fût-ce relative, par sa politique intérieure et extérieure. Mais après sa mort en 1237, son successeur Giyaseddin Keyhousrev II. avait fait des Harezm un élément de trouble par sa politique éronnée à leur égard.

Défait à la bataille de Kosedag du 26 Juin 1243 devant les Mongoles, les Seljdoukides devenaient ainsi leurs vassaux. Entre temps les Beys (Seljdoukides avaient guerroyé entre eux, s’étaient rebellés et Baycu (Bayjdou) avait envahi une fois de plus l’Anatolie et écrasé l’armée Seljdoukide en 1256 devant Konya.

Un passage de Ménakib- al Arifin explique comment à ce moment-là la population de Konya apeurée s’était réfugiée chez Mevlânâ et comment celui-ci l’avait consolée. Cela montre la confiance et l’influence qu’il avait déjà acquises dans# son entourage.

La même année, Mouinuddin Pérvâné fut chargée des fonctions de pervâné. Il s’est appliqué à établir un modus vivendi avec les Mongols. Mais cette politique devait lui coûter la vie par la suite en 1277. Mevlânâ avait de la considération pour ce Vizir. Il lui donna des conseils précieux.

Les Mongols ont mis fin aussi au Califat des Abbasides. C’était la fin du troisième grand Etat, avec celui des Harezmchah. Par suite les guerres fratricides, les intrigues, les nominations vite suivies de destitutions parles Mongols, les exactions arbitraires commises par eux devaient durer jusqu’en 1308, c’est-à- dire jusqu’à la fin de l’Empire Seljdoukide.

Quant à la situation politique: Ceux qui ont pu sè sauver des méfaits de l’invasion Mongole et qui ont abandonné leur pays et leurs biens pour se réfugiér, devaient devenir par la suite des éléments improductifs ’’ et anarchiques.

De plus, après l’élimination du pouvoir central dès 1243 le désordre administratif avait crée dans le peuple un désarroi moral. Ceux qui, profitant des circonstances voulaient soulever les masses populaires, avaient organisé les soulèvements des Babaî et Jdimri. Les causes réelles de ces soulèvements sont l’impuissance de FEtat, le manque de pouvoir central, les éléments des réfugiés anarchistes, les destructions dues à l’invasion, les pertes de vie et de biens, Jes ambassadeurs mongols, la famine, l’indifférence de la Cour et les impôts très lourds depuis 1243.

Par contre, la vie intellectuelle est plus satisfaisante que la situation , désordonnée et pauvre de la vie (socîale.

Le XIII. ème siècle est en Anatolie celui de l’amalgame des réligions et des confessions.

Le mysticisme est très répandu.

D’un côté les mystiques, tenant dûment compte des aspiratios religieuses du peuple, appuyaient leurs paroles et prédications aux principes du Koran et du Hadis. Ainsi ils prévenaient les attaques des fanatiques. Alors que de l’autre côté, les théologiens cherchaient à plaire par leurs jugements et par leur conduite des affaires, aux puissants de l’époque/ Ainsi ils démontraient leur manque de sincérité et le peuple se détournait d’eux.

Il faut y ajouter le caractère difficile et incompréhensible de la philosophie pour les gens du peuple qui au contraire adoptait très facilement le point de vue des mystiques. En même temps les gens de condition aisée trouvaient chez les mystiques la sérénité et la perfection d’âme. Mais la raison la plus importante est sans doute la tolérence que les Seljdoukies manifestaient à l’égard des religions des confessions diverses.

On sait que l’invasion Mongole a provoqué l’émigration d’éminents poëtes et savants comme Fahreddin Irâkî (’1289), Evhaduddin Kirmânî (1237) , Necmeddin Dâye (1253) dans l’Anatolie. Ainsi les confessions auxquelles ils s’attachaient et leurs idées se sont répandues en Anatolie.

L’ordre de Sadreddin Konevî(i273), le fils adoptif de Ibn-i Arabî(i24o)j qui s’était répandu à Damas après la mort de son fondateur et l’ordre de Roufaî sont des ordres qui se sont les plus répandus en Anatolie. Cependant les ordres comme ceux des Kalanderî, ’des Hayclerî, des Edhemî et des Roum Abdalları coexistaient en même temps.

Surtout, Futuvvet Erbabı (les gens - du Futuwet, les gens affiliés) qui était un ordre religieux et une( institution économique était très répandu. On verra par la suite beaucoup de membres de cet ordre s’attacher à Mevlânâ.

L’engoûmerït du peuple pour le mysticisme avait intéressé les beys (les seigneurs), les vizirs, voire les souvrains à cet état et gagné leur Sympathie. Par exemple Izzeddin Keykavous avait envoyé Cheih, Mecduddin îshak au Kalife Abbaside pour lui demander Futuwet Şalvarı (Pantalon spécial pour les gens affiliés du Futuwet). Alâeddin Keykoubad avait reçu du Kalife le cheval et le turban. Et Alâeddin avait accueilli le cheih qui lès lui apportait à Aksaray et l’avait accompagné avec respect. De même Mouînuddin Pérvâné avait fait construire un (tekke) Couvent à Tokat pour Fahreddin Irakî.-Sadreddin Konevî1 vivait exactement comme un souverain à Konya.

Les sectes et les croyances

Le nombre des gens intéressés par la philosophie Grecque, les savants musulmans et chretiens, l’existence des églises, des monastères et des mosquées dans les villes contribuent à démontrer le climat de tolérance de cette époque. ’

D’autre part, les relations entre les Seljdoukides et Bysancc méritent de retenir l’attention. .

Le Grec est couramment pratiqué à côté du Turc. Les mariages entre les Turcs et les Grecs sont fréquents. Les Mongols étaient païens.

A la lumière de ce qui vient d’être dit, on comprend l’une des raisons pour laquelle Mevlânâ a été compris par le peuple et fut d’objet du respect général, bien que certaines de.,ses démarches et de ses paroles soient largement en avance par rapport à son temps et qu’il soit mal accueuili par les jurisconsultes.

Milieu familial

Son père

Après avoir précisé les conditions politiques et sociales défavorables et mis l’accent sur le fait que la vie intellectuelle est relativement vive et progressive,, il convient d’examiner l’ambiance familiale qui entoure Mev- lânà Jdelâleddin Roumî.

Son père Bahaeddin Veled est d’une famille cultivée de la ville de Balh. Son Maârif nous montre qu’il s’agit d’une personnalité savante, mystique et dévote. Il s’oppose aux philosophes. Pour cette raison il ne s’entend pas avec Fahreddin Râzî, maître de Mouhammed Harazmchah, qui est considéré comme un des plus grands philosophes de l’époque. Et Fahreddin Razî anime les’ sentiments hostiles du Souverain à son égard. En .vérité, il faut rechercher la cause de son émigration dans l’invasion Mongole. Car les Mongols assiègent la ville de Balh en 1217; date à laquelle ils sont encore à Bagdad. .

Nous apprenons par Velednâme, source la plus proche, que Mevlânâ est né en 1207.

Selon une croyance transmise par la tradition, Mevlânâ s’entretient avec Faroududdin Attar (m. 1221) alors qu’il a 5 ans; Avant de se fixer à Konya, Bahaeddin Veled reste pendant 7 ans à Larendé et c’est là que Mevlânâ se marie avec Gevher Hatun; Sultan Veled y est né 1226 H. Ensuite, sur l’invitation du Sultan Alâeddin, il va à Konya pour donner des leçons. C’est donc de son père qu’il a acquis ses premières connaissances.

Influence de Maârif

De cette’oeuvre nous retenons ceci, qu’il a, à côté de son immense activité intellectuelle et de sa science, une vie intérieure qui lui permet de ressentir certaines choses que seule son intelligence ne lui aurait pas permis de concevoir. Par exemple il n’est pas donné à l’homme de voir Dieu; mais qu’aurait fait cet hoiïmie s’il pouvait voir Dieu. Bref, il s’est trouvé dans un état d’âme inexplicable par son savoir et sa volonté pourtant immenses. Et ce fut le bonheur de toute sa vie.

Mevlânâ a beaucoup appris de Maârif de son père, il est resté fidèle aux principes fondamentaux de sa mystique. Il a même fait des emprunts directs dans ses Mesnevî, Divan et Fîhi Mâfih. Çemseddin Tebrizî lui avait interdit de lire Maârif. On retrouve chez lui le postulat de l’insuffisance de la raison pour parvenir à la vérité. La raison est même un cloison qui sépare l’homme de la vérité. Bahaaddin est mort en 1230.

Suivant l’exemple de son père, Mevlânâ commence à prêcher et à professer. Il occupé la place de son père. . ,

Par la suite, il devient durant 9 ans disciple de Bourhaneddîn Mou- ‘ hakkik Termizî, qui est un grand savant, possédant toutes les sciences de son temps.

Seyyid Bourhaneddîn Termizî lui parle de l’état intérieur ou spirituel de son père. Il lui explique que cela n’est pas accessible à la science, mais qu’il faut y donner son âme. C’est un élan intérieur et spontané qui doit y conduire. Il ne cache pas que tout ce à quoi il est parvenu, il le doit à Bahaeddin, le père de Mevlânâ, et que si lui, Jdelâleddin veut en tous points rester fidèle à son père, doit être son disciple et élève. C’est ainsi que Mevlânâ se soumet à lui pendant 9 ans.

On rapporte qu’entre temps Mevlânâ a fait un séjour à Halep et Damas pour y parfaire sa formation en sciences positives; il y a fait conaissance d’ Ibn-i Arabî. Il faut dire qu’il n’y a aucune allusion à ce séjour dans Ve- lednâme. Néanmoins le fait parait probable, car en ce moment) beaucoup de savants sont réfugiées à Halep, surtout à Damas devant l’invasion Mongole. De ce fait ces deux villes sont le foyer des sciences islamiques. Mouhi- din Arabî se trouve parmi ces savants. Il est aussi conforme à la mode de l’époque d’être associé à- ces grands penseurs. ,

Selon EfJakî, il a fait ses études de jurisprudence (Fıkıh) et les sciences des sectes avec le grand savant et poète, Kemâleddin Ibn-i Adîm, directeur de L’université Halaviyye.

Damas et Mevlânâ

Mevlânâ aime Damasï C’est là qu’il, a rencontré la première fois Şems-i Tebrîzî, et va l’y chercher à deux reprises. Il y envoya ses enfants faire leurs études. Il a aussi un beau gazel sur Damas.

Cheih Bourhaneddîn Termizî est un homme d’une grande maturité autant que savant. A sa mort (1240) dans son testament, il demande à Mevlânâ de prendre soin des égarés et de les appeler au droit chemin de Dieu.

Influence de Senâî

Bourhaneddîn aime beaucoup le poète mystique Persan Senâî (545 H. - 1150) Le Fihi Mâfih de Mevlânâ y fait allusion. (Notre traduction de Fihi Mâfih p. 305).

“On a dit que Seyyid a une belle éloquence, mais dans ses discours il répète souvent les vers de Senâî. Seyyid a dit que: Ce qu’ils disent revient à dire que le soleil est bien, mais il a l’unique tort de répandre de la lumière; Prendre pour référence l’oeuvre de Senâî, c’est éclairer son discours. Et en effet, Mevlânâ soit dans Mesnevî, soit dans Fîhi’Mâfih cite des vers de .Senâî.

Il aime se référer à Senâî:

Attar était l’âme et Senâî ses deux yeux

Nous sommes venus dans leur suite.

Par exemple dans ce distique de Senâî:

“Religion et profanation vont en criant sur ses traces, Le Dieu est Unique, II n’a pas d’associé.” se trouve une des bases de la foi de Mevlânâ.

Après la mort de Seyyid Bourhaneddin Mevlânâ passa cinq ans à enseigner la jurisprudence et les sciences kora niques à l’Université (Medrese). Mais l’acquisition mystique qu’il avait faite auprès de Bourhaneddin pendant neuf ans, l’avait mûri, pour une aventure intérieure. .

Şemseddin Tebrizî ,

A cette date il rencontre un beau derviche du nom de Şems-i Tebrizî, ’ et au sens mystique du mot, il tombe amoureux de lui. Cet amour lui inspire de grands .sentiments poétiques.

Après cette rencontre, Mevlânâ se libère de la condition de prêcheur, de mufti et de professeur qui passe son temps avec les sciences positives (ou apparentes); il va s’absorber dans l’extase.

. Cependant il ne faut pas perdre de vue que les mésaventures successives survenues à l’intérieur au pays ont beaucoup démoralisé le peuple. Ce facteur n’a pas pu être sans effet sur l’âme sensible de Mevlânâ, l’amenant à une transformation radicale. En effet, désormais sa croyance en l’unité de l’existence va prendre pour ultime objectif l’union humaine et la sainteté (ou maturité).

Avant d’entreprendre d’expliquer les rapports entre Mevlânâ et Şems, il serait utile de connaître quelque peu celui-ci. Selon ces écrits, il rassemble en lui toutes les contradictions, toutes les contrastes ; libéré de toutes les contraintes, les trouvant incomplètes et les méprisant. Il est unioniste même. Dans la voie de l’union, c’est déjà un sofî très avancé.

Il n’attribue aucune valeur à l’apparence, se moque des cheihs (philosophes professionnels). Î1 est assez franc et libre pour considérer comme néant les idées et principes auxquels il ne croît pas. Lui-même est en perpétuel état de se rechercher. C’est pourquoi on le nomme aussi Şenıs-i Perendé.

Ceux qui l’apprécient à sa valeur l’appellent (Kâmil-i Tebrizî).

Il est hostile à la science. Î1 en veut à Fahri Râzî d’avoir islamisé la philosophie grecque.

Il est adversaire de la profession de philosophe et dé savant docteur en religion.

Şems selon Mevlânâ

Il est Cheih de religion; le seigneur de l’univers, de la mer des sens, océan de l’âme. Pour atteindre la vérité il faut s’accrocher au pli de sa robe.

Toujours Mevlânâ explique ses attaches avec Şems et la transformation qu’il a opérée en Lui: “J’étais le grand ascète du pays, j’étais le titulaire d’innombrables chaires; mais une mésaventure de coeur a fait de moi un être amoureux qui applaudit à ton adresse.”

Je jure sur la vie de ceux qui ont été sauvés grâce à Lui que je suis libre.

“Si j’ai une autre tête que toi, qu’elle disparaisse, si je vis sans toi, je suis inexistant. Tu es mon idole que ce soit à la Kâbe ’(Kabat) que ce soit à l’église.”

Allant plus loin encore: “Mon maître, mon disciple, mon. malheur et mon remède. Je le dis franchment que: “Mon Şems, mon Dieu,”

“J’étais mort, je me suis ressuscité. La fortune de l’amour est venu et je suis devenu le bonheur immortel.”

Son fils est le plus proche Sultan Veled dit à ce propos:

“Dès qu’il a vu le visage de Şems, les secrets se sont ouverts à Lui comme la lumière du jour; il a vu les choses que personne n’avait jamais vues jusque là. İ1 a entendu ce que personne n’avait jamais entendu. Il en fut amoureux; il fut perdu. La grandeur et la bassesse lui furent indifférentes.”

Cependant, Veled fait une explication à l’usage des gens qui auraient tendance à juger sur les apparences, pour justifier soit son père, soit Şems. Ce qu’il dit est très révélateur pour la compréhension du caractère et de la personnalité de Şems: “II y a eu depuis le temps d’Adam de profond? savants et des mystiques parvenus à la grâce.”

Bien que connus et vénérés de leur peuple, ils ont été méprisés ou persécutés comme Hallajd par les représentants’des sciences apparentes. Mais il ya un monde au-dessus de celui de ces professionnels des sciences: ce monde, c’est le grade des adorés (makam-t maşuk) avant Şems-i Tebrizî nous ne connaissions rien de tout cela. Ainsi Şems esç-il de ceux qui sont aux yeux des gens ordinaires plus cachés, dissumulés ou incompréhensibles, inintelligibles que les mystiques (les amoureux). C’est Lui qui a montré cette voie à Mevlânâ et ce dernier a dit qu’il avait besoin de réapprendre tout, à côté de Şems.

Sultan Veled fait un rapprochement entre Şems et Saint Elie d’une part, entre Mevlânâ et Moise de l’autre.

Qu’a pu apprendre Şems à Mevlânâ, pour le rendre si au-dessus de tout et tous? Nous ne le savons pas bien, ce qu’il y a de sûr c’est que l’influence de Şems Ta transformé. Mevlânâ remplace désormais par les danses (Sema1) et les médisances medreses par la flûte et le tambourin.

Contre l’opposition selon. Şems, l’essentiel est l’extase et l’amour. Mevlânâ est pleinement d’accord sur ce principe. On a qualifié Şems de magicien et Mevlânâ de fou. Mais en fait Mevlânâ est un grand homme qui a foi en la justesse de ses vues et qui méprise totalement les jugements et les conceptions qui ne dépassent pas un cadre, religieux trop étroit et trop borné. En vérité ce qui distingue un grand homme, d’un homme ordinaire, c’est la puissance par laquelle le premier est capable de dépasser les croyances et conceptions de son temps. Un grand homme, peut soustraire sa personnalité aux pressions de Péxteriéur, peut penser et propager ses idées librement. C’est ainsi que les prophètes, les grands penseurs, les grands artistes ont tôt ou tard atteint un large auditoire. Après le contact de Şems, Mevlânâ était devenu de ces hommes-là. Eflâki dans son- Menakib donne ce détail significatif sur son entourage à cette époque: “Dès lors il pense aux bases de son sema‘ (danse rêligieuse des derviches tourneurs.) L’amour et l’ardeur des mystiques qui sont venus de toute passion ont rempli le pays. Tous se sont réunis autour de Mevlânâ: les gens de toutes classes, de tous milieux, les faibles, les forts, les pauvres, les légistes, les savants, les ignorants, les Musulmans, les Non-Musulmans, les Sultan ts et les séc- taires,”

Enfin les fanatiques qui les accusent tous les deux d’être athés font disparaître Şems, tl faut distinguer parmi les fanatiques, ceux qui sont sincèrement croyants à la réligion et ceux qui sont jaloux. Après la disparition de Şems, Mevlânâ tombe dans le plus sombre désespoir, tl disait :

Oh, conteur, raconte un moment Tebriz!

Racontez un instant l’histoire des regards qui versent du sang.

Il s’adonne avec une telle passion à sema‘ (danser) que son fils Sultan. Veled, pourtant très fidèle et dévoué à son père, s’en plaint courtoisement. Il danse partout: dans la rue, dans les couvents. Pour rechercher Şems, il va par deux fois à Damas. Sultan Veled dit que les paroles et les actes de son père laissent une bizarre impression sur la population damascène Alors que Eflaki rapporte qu’il s’est fait de nombreux adeptes dans ce pays.

Enfin après des luttes intérieures ardues, il trouve sa propre voie, comme chez beaucuop de mystiques persans, Mevlânâ découvre l’amour en lui- mème (c’est-à-dire: il a trouvé en lui-même ce qu’il a cherché), il s’identifie avec l’être aimé.

Il n’a pas trouvé Şems à Damas, il l’a trouvé en lui-même avec tout l’éclat de la lune. En d’autres termes je n’ai rien vu d’autres, comment pourrais-je ne pas avoir vu Dieu en Lui.”

Ainsi il en arrive à éprouver de tout son être l’unicité de Dieu. Notion qu’il avait apprise des grands soufis et des livres de son père, mais qu’il n’avait jamais aussi profondément senti. C’était le jour où il s’était définitivement persuadé de la disparition de Şems qu’il avait trouvé son* Dieu en ce bien-aimé disparu. C’est pourquoi il peut dire je n’ai rien vu d’autre, comment pourrais-je ne pas avoir vu Dieu en Lui.

Bien que nous soyons séparés de lui quant au corps, dit-il, sans corps, sans âme nous ne sommes qu’une même lumière. Oh celui qui cherche peu importe que ce soit moi ou lui, on voit plus que nous participions à la même unité.

Les possesseurs de l’état sprituel et étourdissement causé par le vin divin (Sahiban-i hal ve neşve), s’apercevant de la transformation cjue vient de subir Mevlânâ, l’entourent tandis que comme d’habitude, les fanatiques hommes de la loi religieuse s’adressent à Kadi Sirajdeddin Ur- mevî, se plaignant de ce que le peuple s’adonne trop violemment aux sema* et à la lyre et lui demandent d’intervenir.

Cette fois encore, grâce à sa fermeté et à la noblesse de son caractère il parvient à convaincre ses adversaires et les entraine dans sa voie qu’il croit juste.

Ainsi grâce à l’amour sincère et à la foi de Mevlânâ les trois branches •des beaux- arts la poésie, la danse et la musique trouvent le moyen de diffusion, de façon la plus harmonieuse dans toutes les couches.

Ses pensées mystiques exprimées dans ses poèmes sont magistrales •et ses élans splendides. Il a réussi à donner un objet tout à fait humain à ’ un amour mystique qui est l’amour de Dieu.

Sultan Veled dit à ce sujet: “La ville s’est agitée. Que dis-je la ville! X’univers et le temps sont bouleversés. Les réciteurs de Koran furent les réciteurs des poèmes, se tournant vers les musiciens; jeunes et viellards

furent des danseurs, tous sont montés sur Bourak de l’amour...... ” “Etre

amoureux est devenu le chemin de leur secte pour eux, il ne restait rien d’autre que l’amour. Dans leur voie il n’y a ni l’islam, ni chrétienté... Leur roi des rois fut Şems-i Tebrizî.”

Et Mevlânâ dit :

“Tu es moi, et je suis toi, oh! ami ne t’éloigne pas de toi même, ne te •chasse pas toi-même de ta porte.”

Nous pouvons suivre l’influence des idées de Şems dans l’oeuvre de Mevlânâ. D’autre part, il y a dans Mesnevî des morceaux qui sont expressément empruntés à Makalât. ’

Mevlânâ, dans maints endroits de son oeuvre, dans la plupart des gazels, donne le nom de Şems dans le couplet où l’auteur donne son pseudonyme. Ce qui équivaut à signer ses gazels du nom de Şems, on ne peut trouver de plus sincère exemple d’incarnation de soi en ce qu’on aime.

1247- 1273, Cette période est celle où Mevlânâ rayonne parmi ses disciples et compagnons, en lisant des gazels, faisant des sema‘ et jouant, de la lyre. Dans Menâkib İ1 répond à sa femme qui lui demande pourquoi veille si tard la nuit: “Si nous dormons qui se chargera de remédier à tant de gens qui dorment? Car c’ést nous qui devons les éclairer, les élever à la hauteur du paradis.”

Il confirme cette conviction à plusieurs occasions.

Selâhaddin ¿Zerkoub de Konya

Enfin Mevlânâ trouve aussi un (Mazhar) à Şems. Cette homme beau, naïf, prudent et dévot, arrive par une persuasion intelligente à le calmer, à lui faire retrouver la paix.

Ils ont beaucoup de respect et d’affection l’un pour l’autre. Selâhaddin donne la main de sa fille Fatma Hatun à Sultan Veled, fils de Mevlânâ.

Selâhaddin lui même a grand respect pour maître Bourhaneddin, il esf aussi fort apprécié de Şems.

“Şems dont nous parlons nous est revenu. Pourquoi avons -nous dormi? Il est revenu en changeant d’habitsf pour nous montrer sa beauté, se promenant harmonieusement.”

Lorsque ceux qui voyaient d’un mauvais oeil ce cheih naïf, lui firent savoir leur intention de tuer celui-ci, il déclara Comment pouvez- vous mettre fin à ma vie qui est entre les mains de Dieu ? Ne vous fâchez pas de ce que Mevlânâ m’a choisi comme compagnon, sans savoir que je n’en suis que le miroir. Mevlânâ se voit en moi, comment voulez-vous qu’il ne se choisisse pas? Ce qu’il aime en moi c’est sa beauté.” Sur ce, les dévots se sont calmés, et lui ont fait des excuses.

Î1 a 71 gazels pour Selahaddin Zerkoubî, mort en 1262; ses funerailles furent suivant son désir, telles qu’elles occupèrent pendant des jours les gens du pays, tant elles choquaient les traditions fanatiques.

Ahi Türk Husameddin Çelebi (1225-1284) Î1 est d’Ouroumié, ses ancêtres sont les notables de (Futuvvet). Il entraîne à sa suite beaucoup de ces notables, à devenir les adeptes de Mevlânâ. Mevlânâ s’est aussi beaucoup attaché à lui.

Î1 agite de nouveau, l’esprit de Mevlânâ qui commençait à se calmer. C’est cette recrudescence qui est à l’origine de Mesnevî.

Mevlânâ dans Mesnevî fait son éloge. Pour une fois cette amitié ne rencontra pas d’opposition. Î1 a accompagné Mevlânâ pendant que celui- ci rédigeait Mesnevî jour et nuit.

Mevlânâ est mort en 672 H. (17 décembre 1273) à Konya. Ce fut un grand événement. Les hommes de tous pays, de toutes religions étaient mêlés dans son cortège funèbre. Les Chrétiens ont pleuré leur Jésus, les juifs leur Moise, en lui. Ses grandeurs et son humanité ont été dites des jours entiers.

Un prêtre dît: Mevlânâ est comme le pain; est-il un seul homme qui songe à s’en détourner.

Emir Bedreddin Yahya dit dans son’ élégie: “Ou est l’oeil qui ne soit pas mouillé de son chagrin, ou, où le col qui ne soit déchiré de tone deuil. Je jure sur toi que les entrailles de la terre Vont jamais donné d’aussi grands hommes que toi.

Alâmeddin Kayser et Mouinuddin Pervâné ont fait construire son tombeau qui s’appele Koubbe-i Hadra. Mais il s’est fait construire sa véritable place dans le ceoeur de ses amis.

Sultan Veled fut kalîfe en 1284, après la mort de Housameddin Çelebî.

A proprement parler, l’histoire de l’ordre Mevlevî commence par lui. Entreprenant tout de suite une activité systématique d’organisation et de propagande, il conquiert de nombreuses gens qui furent jadis hostiles à la mystique d’amour de Mevlânâ. Par exemple : La compagnie des gens, de coeur et d’esprit est aussi profitable’’que celle de Dieu et elle vaut mieux que les adorations formelles et apparentes et l’enseignement des sciences. Dieu se -manifeste en des cheîhs pour de nombreuses raisons.”" Se basant sur cette doctrine, il rend de précieux services à la fondation de l’ordre. .

Au fond, cette doctrine n’est rien d’autre que la théorie de cette lutte, de cette aventure intérieure que son père a vécu. Î1 parvient aussi au même résultat en présentant sans de nouvelles formes les idée de Mesnevî, à l’aide des grands thèmes de la mystique.

Surtout, il a crée un nouveau culte avec des règles précises où il. donne une large place aux danses (Sema1).

Comme son action d’organisation, son oeuvre est aussi profondément marquée par la mystique de son père.

Il est mort en 712 H; 1312.

Autres membres de sa famille

Sa première femme Gevher Hatun et la deuxième Kerra Hatun et son fils, Alâeddin, Bahaeddin Soultan Veled, Mouzafferuddin Alim Çelebi, et sa fille Melike Hatun.

En dehors de son proche milieu, Mevlânâ a un cercle d’amis très large* comprenant de nombreux hommes d’Etat, d’hommes de religion, dont certains sont devenus les .adeptes de Mevlânâ, certains ont toujours dénié. Mevlânâ. On ne connaît malheureusement pas tous les noms.

Nous en connaissions néanmoins quelques uns:

Sadreddin Konevî: D’abord ne reconnaît pas, mais finit/par céder. C’est lui qui a présidé les prières funèbres de Mevlânâ.

Koutbeddin Chirâzî: suit la même voie (1245-1316).

Fahreddin Îrakî: Il est un grand ami de Mevlânâ tant parce qu’il est ’poète que mystique ( 1203 - 1283).

Cheih Nejdmeddih Dâye (1256) Menâkib parle de ses relations.

Bahaeddin Kanî-i Tousî: dut subir les attaques de Mevlânâ, parce qu’il désavoue Senâî.

Kadi Sirajdeddin Urmevî: II est aussi de ceux qui sont revenus plus tard à Mevlânâ.

Safiyuddin Hindî: Il a toujours dénié Mevlânâ. Il est contre les musiques (rébab) et sema’.

Les Souverains et Emîrs contemporains

Les sultans Seljdoukides, qui respectent par tradition les savants et les grands mystiques, témoignent aussi de beaucoup de respect pour Mevlânâ. En plus, l’invasion Mongole, les incites, tout comme le peuple, à revenir à Dieu, à la prière, à des grands de la religion ou de la mystique. Bien sûr, il en est qui sont sincères dans leur respect, et it y en a qui font semblant, en tenant compte de la tendance du peuple. I| se trouve parmi eux dessouverains qui sont devenus des adeptes.

Surtout après l’echec de Kôsedag (1243) les souverains, pour sauver leur dynastie s’accrochent à toutes les forces morales et matérielles.

La conversion du Sultan Izzeddin Keykavus II, l’amène à la fin à embrasser la conduite des adeptes de Mevlânâ.

Son frère, Sultan Rukneddin, avec Cheih Baba Merendî et l’histoire de sa fin tragique.

Parmi les vizirs et les Emirs, nombreux sont ceux qui aiment les sophis et considèrent très utile de leur demander des conseils. Emir Jdelaleddin Karataî, Tajdeddin Mou’tez, Sahib Çemseddin Isfehanî et surtout Moui- nuddin Pervâné ont beaucoup fait pour ces hommes d’une grande Culture.

Mevlânâ a été accueilli avec beaucoup de respect par ses grands contemporains. Mais il est rare que ses relations et ses sentiments soient assiu amicaux et intimes qu’avec Pervâné. Plusieurs points de Fihi Mâfih et ses Lettres (Maktoubàt) le confirment.

Pervâné organise pour lui des réunions, vient lui rendre visite et demander conseil. Et Mevlânâ ne manquait pas de critquer sa politique lorsqu’il le fallait.

A cause des visites fréquentes de Pervâné, ses adeptes disent “Lorsque l’Emir vient, Mevlânâ dit ses plus grandes paroles.” A quoi Mevlânâ répond : “C’est parceq’il est l’homme de parole. D’autres disent aussi des finesses et de la science, mais Emir vient à nous et non à la science et à la culture. Le fait qu’il veuille me voir, m’ aimer, montre qu’il trouve en moi ce qu’il ne trouve pas en d’autres.

Mais il arrive qu’il ne le reçoive pas ou le fasse attendre avant de le recevoir. Î1 lui fait pardonner aux débiteurs incarcérés et protéger ses disciples. L’influence de Mevlânâ est grande sur Pervâné.

Si l’on envisage aussi l’influence de Mevlânâ sur les dévots, on comprend la cause du respect que rencontre Mevlânâ, même de la part des gens qui n’ont pas la foi.

Yâran ( Les amis)

Mevlânâ a autour de lui un troisième cercle d’amis et de disciples qu’il appele Yâran”. C’est un milieu très vaste, composé de gens que Mevlânâ aime et estime.

Un nommé Kemaleddin Kabî annonce que “les disciples de Mevlânâ. sont des gens curieux. La plupart sont de classes pauvres, souvent des artisans. Autour de lui iln’ya presque personne parmis les notables de la ville. Tout ce qu’il y a de tailleur, d’épicier est son ami. ” Mevlânâ répond à ces reproches : “Leur métier d’artisan n’empèche pas leur talent. Mansour n’est-il pas hallajd (cardeurde coton), un autre gnostique n’est-il pas tisserend.”

Lorsqu’un autre lui dit que ses disciples sont des gens peu recommandables, il répond que “s’ils étaient meilleurs, c’est moi qui serais leur disciple.”

En fait ses disciples sont des artisans, des curés chrétiens et des femmes- C’est lui qui reconnaît le premier les droits des femmes et les défends. Il fait avec elles des réunions de sema‘.

Pourquoi Mevlânâ parle-t- il à une niasse aussi diverse et variée que compacte autour de lui?

C’çst en première lieu, à cause de sa nature, sa’haute tenue morale,, ses idées sincères et très avancées, il y a ensuite le rôle de l’atmosphère- sociale, politique et spirituelle de son temps.

Mevlânâ est extrêmement sensible et sincère. Modeste, mais si’ fier- qu’il ne peut pas supporter la flatterie, il est noble mais il ne se vante pas. il. n’était avide ni de titre, ni de réputation, ni de richesse, il n’était jamais- reconnaissant à quelqu’un pour l’argent, mais s’il acceptait de l’argent c’était pour le donner à un autre, il aidait toujours ses élèves et ses disciples, il aimait le peuple. Si quelqu’un n’attache aucun intérêt au peuple et s’il se- plaint de lui, il n’est pas humain, dit-il. Il faut faire des efforts pour le comprendre.

Il ajoute foi à la liberté d’opinion. D’après Lui, les idées ne sont pas reprochables, il n’y a ni le bien ni le mal. Afin qu’on comprenne comme il faut le bien, le mal est aussi nécessaire que le bien.

La fatalité: L’homme est semblable à l’archet aux mains puissantes de Dieu. L’homme prend des mesures, mais il n’est pas au courant de sa destinée. L’homme est l’auteur de ses actes en faisant usage d’un groupe de moyens tels que la raison, la pensée et l’âme. Mais ce n’est pas l’homme qui produit ces moyens, c’est pour cela qu’il n’est pas le créateur de ses. actes dans un autre sens.

La science: La science est demandée pour connaître Dieu. Le fait d’ètre savant est une vertu qui réside dans le fond d’être humain.

La Religion: Selon Mevlânâ toutes les religions ont le même but. Le Koran est la parole de Dieu, A l’époque de Moise, de Jésus et d’autres prophètes il y avait également le Koran.

Mevlânâ a la conviction que tous les derviches et les gens qui les suivent forment un seul corps.

Quant aux points de vue à l’égard de l’amour: Toutes les liaisons; morales et matérielles et tous les amours reviennent à aimer Dieu. Çar, l’amour de Dieu existe partout, il est impossible à l’homme de ne pas aimer son créature. Cet amour subsiste en soi. Tout aboutit à Dieu. Si l’on aime quelqu’un pour Dieu et que Ton demande quelque chose pour Dieu on trouverait en fin de compte Dieu. En outre, l’homme est le seul être humain qui a mérité les particularités de Dieu parmi les autres «très. C’est pour cela que tout est chez l’homme, et en même temps il reflète la face de Dieu.

L’homme est un immense monde.

Comme on le voit, les pensées les plus humaines chez Mevlânâ sont devenues les buts visés par toute l’humanité. C’est la raison pour laquelle Mevlânâ est devenu la personnalité la plus digne de respect après Mahomet et le Mesnevî a été considéré comme le second Koran.

Le plus grand service qu’il a rendu à l’humanité est de la guider pour qu’elle trouve le chemin du vrai bonheur.

Sa croyance en la nécessité de la foi lui a fait accomplir plusieurs actes considérés commes téméraires par certaines gens.

Le fait qu’il considère l’infidélité (kufr) et la religion comme deux voyageurs du même chemin n’a pas été jugé bizare à l’époqe dans uîie ambiance musulmane comme Konya. Tout au contraire, cela a contribué à la formation d’une unité et d’une forte harmonie conformément à la croyance de panthéisme entre les gens de toutes sortes de croyances.

En résuméj Mevlânâ qui était à la recherche dé l’amour et de la réalité durant toute sa vie, avait confiance en la puissance infinie de l’homme. Voire même dans les situations les plus difficiles, il a cru en l’homme en qu’il pouvait trouver le vrai et le bien qui sont les sens réels de la vie. Et c’est ainsi qu’il a assuré l’espoir, la croyance dont on a besoin. Il a réalisé tout cela grâce aux vers pleins de vraie poésie et aux phrases crées d’une façon artistique, sans prétention ni affectation. Ayant franchi le contexte limité des sens du temps et de l’espace, il a laissé toutes ses oeuvres -comme une source intarissable d’inspiration pour les amis de Mevlânâ.

(Not : Metin Fransızca olduğu için tashih edilememiştir.)